Le spectateur comprendra très vite que cette histoire aux débuts enfantins versera rapidement dans la tragédie, style que le film tiendra jusqu’au bout en aboutissant dans un final dramatique et sanglant. Là est bien le propre de la tragédie : d’avance, l’on sait que le malheur est inéluctable, mais l’on s’enfonce jusqu’au bout, assumant le grave, le morbide et le terrible avec le plaisir de l’achèvement, du devoir réalisé et de l’authentique.
Les enfants dont il est question, ce sont Paul et Elisabeth, frères et sœurs entretenant une relation qui frise l’inceste mais qui est bien plus que ça : une passion dévorante, une volonté d’exclusivité, un amour vache, un manque constant de l’autre mais un désir de le ridiculiser du même coup. Quiconque a un frère ou une sœur sait la tension étrange entre l’amour naturel, l’impossibilité de vivre sans l’autre qui se trouve immédiatement couplée à l’envie de taquinerie, de moquerie et de rabaissement presque innocent. C’est bien de ce type de relation qu’il s’agit entre les deux orphelins qui viennent de perdre leur mère et ont à se débrouiller seuls. Mais cette relation, qui est plus qu’un simple lien d’amour incompréhensible, exclut tout autre personne de leur jeu, même s’ils essaient d’y inclure de nouveaux personnages. Paul et Liz vivent dans leur chambre, n’en sortent qu’en cas d’extrême urgence, vivent dans le luxe de servantes et de nourriture à profusion, bien que leur vraie richesse réside dans leur trésor, fait d’objets aux apparences ordinaires mais contenant des significations qu’eux seuls comprennent et chérissent. Au gré des rencontres de chacun, Liz se marie mais devient veuve après quelques jours, d’un riche américain. La petite clique composée de Paul, Liz, Agathe et Gérard (amis et pantins des deux enfants) emménage alors dans un grand hôtel particulier, aussi inquiétant que désert, grand que désuet, luxueux qu’absurde. Là, l’amour naissant entre Agathe et Paul ne sera pas accepté par Liz, jalouse maladive qui tentera de détruire cette union à tout prix.

Le film illustre alors cette tension entre l’innocence de prétendus enfants (qui paraissent en réalité bien plus âgés que des adolescents) et le machiavélisme de Liz qui se révèle un vrai monstre (selon les mots de son frère), tissant une toile d’araignée afin d’y piéger ses pantins. Liz se fait génie de la manipulation, diable tentateur et menteur, égoïste et destructeur, sacrifiant toute possibilité de bonheur, y compris le sien. Liz est certainement le personnage le plus théâtral de tout le film. Ses gestes sont dignes d’une grande tragédienne grecque, son flot de paroles est aussi surprenant qu’étourdissant. Elle agit tel un démon qui serait lui-même l’instrument d’un destin funeste. La théâtralité du film est accentuée par la présence du narrateur, Jean Cocteau lui-même, qui appuie l’action, détaille les sentiments et présente les desseins de chacun.
La chambre que Paul et Liz quitteront pour rejoindre le grand hôtel est un personnage à parts entières. Cette chambre les avale, les travaille, influe sur leur relation exclusive tel un piège qui les retire du monde et des relations différentes. Les tentatives d’intrusion d’Agathe et Gérard seront vouées à l’échec; les approchant, ils ne parviendront jamais à être des leurs, à casser cette fratrie duelle. La chambre est immédiatement recréée; dans le grand hôtel informe Paul s’empresse de reformer ce qui était leur sanctuaire mais aussi leur tombeau. La chambre est ce lieu où les enfants demeureront en l’état, refusant de grandir, refusant les responsabilités, se vouant à une fixité temporelle, une respiration tendue entre les âges : une petite et douce mort. La chambre, capable de se récréer montre qu’elle est un vrai malin génie : espace impalpable et fort, attirant et destructeur. La mélancolie d’une jeunesse mourante, l’amour intemporel et inexplicable de deux êtres, la présence inévitable du mal : autant de thèmes qui rendent possible cette œuvre impressionnante et majestueuse sortie de l’imagination de deux très grands hommes.



