A serious Man, Joel & Ethan Coen

Tout sur les films sortis depuis les années 90 et les critiques des films en salles.

Modérateur: luna

A serious Man, Joel & Ethan Coen

Messagepar Dr. Strangelove » 14/02/10, 13h15

Image



Très intrigué par ce film à l'esprit décidément très juif, sans doute assez auto-biographique de la part des frères Coen. D'emblée, l'introduction avant le générique soulève une terrible question existentielle: celle de l'hospitalité, de l'erreur... et de la mort là encore.

Je reviendrai plus en détail sur les "dibbouk", les chats de Schrödinger (l'un des grands mariages de la philosophie et de la physique, qui pose un problème de pensée et même de logique absoluments inimaginables: comment penser un chat dans une boîte à la fois mort et non-mort? vivant et non vivant? ), et autres joyeusetés paradoxales.


Bien sur pour éclairer ces questions, ils nous faudra s'introduire un peu à la religion juive et à ses grands textes dogmatiques. En attendant, n'oublions pas ce que les Jefferson Airplanes ont chanté en 1967:
When the truth is found to be lies
And all the joy within you dies
Don't you want somebody to love?
Don't you need somebody to love?


http://www.youtube.com/watch?v=5Jj3wZVc7nw



Joyeuse Saint Valentin à toutes et à tous.
Je me vermine - je me métaphysique - je me termite - je m'albumine - je me métamorphose - je me métempsychose - me dilapide - je n'en aurai jamais fini - je me reprends - je me cloaque et m'analyse - je m'altruise - je vais crever madame la marquise!
Avatar de l’utilisateur
Dr. Strangelove
Réalisateur
Réalisateur
 
Messages: 5557
Inscrit le: 20/05/06, 12h22
Localisation: Belgique

A serious Man, Joel & Ethan Coen

Messagepar Dr. Strangelove » 14/02/10, 20h12

Image


VOR DEM GESETZ (Devant la loi)

Devant la loi se dresse le gardien de la porte. Un homme de la campagne se présente et demande à entrer dans la loi. Mais le gardien dit que pour l'instant il ne peut pas lui accorder l'entrée. L'homme réfléchit, puis demande s'il lui sera permis d'entrer plus tard. «C'est possible», dit le gardien, «mais pas maintenant». Le gardien s'efface devant la porte, ouverte comme toujours, et l'homme se baisse pour regarder à l'intérieur. Le gardien s'en aperçoit, et rit. «Si cela t'attire tellement», dit-il, «essaie donc d'entrer malgré ma défense. Mais retiens ceci: je suis puissant. Et je ne suis que le dernier des gardiens. Devant chaque salle il y a des gardiens de plus en plus puissants, je ne puis même pas supporter l'aspect du troisième après moi.» L'homme de la campagne ne s'attendait pas à de telles difficultés; la loi ne doit-elle pas être accessible à tous et toujours, mais comme il regarde maintenant de plus près le gardien dans son manteau de fourrure, avec son nez pointu, sa barbe de Tartare longue et maigre et noire, il en arrive à préférer d'attendre, jusqu'à ce qu'on lui accorde la permission d'entrer. Le gardien lui donne un tabouret et le fait asseoir auprès de la porte, un peu à l'écart. Là, il reste assis des jours, des années. Il fait de nombreuses tentatives pour être admis à l'intérieur, et fatigue le gardien de ses prières. Parfois, le gardien fait subir à l'homme de petits interrogatoires, il le questionne sur sa patrie et sur beaucoup d'autres choses, mais ce sont là questions posées avec indifférence à la manière des grands seigneurs. Et il finit par lui répéter qu'il ne peut pas encore le faire entrer. L'homme, qui s'était bien équipé pour le voyage, emploie tous les moyens, si coûteux soient-ils, afin de corrompre le gardien. Celui-ci accepte tout, c'est vrai, mais il ajoute: «J'accepte seulement afin que tu sois bien persuadé que tu n'as rien omis». Des années et des années durant, l'homme observe le gardien presque sans interruption. Il oublie les autres gardiens. Le premier lui semble être le seul obstacle. Les premières années, il maudit sa malchance sans égard et à haute voix. Plus tard, se faisant vieux, il se borne à grommeler entre les dents. Il tombe en enfance et comme, à force d'examiner le gardien pendant des années, il a fini par connaître jusqu'aux puces de sa fourrure, il prie les puces de lui venir en aide et de changer l'humeur du gardien; enfin sa vue faiblit et il ne sait vraiment pas s'il fait plus sombre autour de lui ou si ses yeux le trompent. Mais il reconnaît bien maintenant dans l'obscurité une glorieuse lueur qui jaillit éternellement de la porte de la loi. À présent, il n'a plus longtemps à vivre. Avant sa mort toutes les expériences de tant d'années, accumulées dans sa tête, vont aboutir à une question que jusqu'alors il n'a pas encore posée au gardien. Il lui fait signe, parce qu'il ne peut plus redresser son corps roidi. Le gardien de la porte doit se pencher bien bas, car la différence de taille s'est modifiée à l'entier désavantage de l'homme de la campagne. «Que veux-tu donc savoir encore?» demande le gardien. «Tu es insatiable.» «Si chacun aspire à la loi», dit l'homme, «comment se fait-il que durant toutes ces années personne autre que moi n'ait demandé à entrer?» Le gardien de la porte, sentant venir la fin de l'homme, lui rugit à l'oreille pour mieux atteindre son tympan presque inerte: «Ici nul autre que toi ne pouvait pénétrer, car cette entrée n'était faite que pour toi. Maintenant, je m'en vais et je ferme la porte.»
Je me vermine - je me métaphysique - je me termite - je m'albumine - je me métamorphose - je me métempsychose - me dilapide - je n'en aurai jamais fini - je me reprends - je me cloaque et m'analyse - je m'altruise - je vais crever madame la marquise!
Avatar de l’utilisateur
Dr. Strangelove
Réalisateur
Réalisateur
 
Messages: 5557
Inscrit le: 20/05/06, 12h22
Localisation: Belgique

A serious Man, Joel & Ethan Coen

Messagepar Dr. Strangelove » 7/03/10, 20h38

D. H. Lawrence
Snake

A snake came to my water-trough
On a hot, hot day, and I in pyjamas for the heat,
To drink there.
In the deep, strange-scented shade of the great dark carob-tree
I came down the steps with my pitcher
And must wait, must stand and wait, for there he was at the trough before
me.

He reached down from a fissure in the earth-wall in the gloom
And trailed his yellow-brown slackness soft-bellied down, over the edge of
the stone trough
And rested his throat upon the stone bottom,
i o And where the water had dripped from the tap, in a small clearness,
He sipped with his straight mouth,
Softly drank through his straight gums, into his slack long body,
Silently.

Someone was before me at my water-trough,
And I, like a second comer, waiting.

He lifted his head from his drinking, as cattle do,
And looked at me vaguely, as drinking cattle do,
And flickered his two-forked tongue from his lips, and mused a moment,
And stooped and drank a little more,
Being earth-brown, earth-golden from the burning bowels of the earth
On the day of Sicilian July, with Etna smoking.
The voice of my education said to me
He must be killed,
For in Sicily the black, black snakes are innocent, the gold are venomous.

And voices in me said, If you were a man
You would take a stick and break him now, and finish him off.

But must I confess how I liked him,
How glad I was he had come like a guest in quiet, to drink at my water-trough
And depart peaceful, pacified, and thankless,
Into the burning bowels of this earth?

Was it cowardice, that I dared not kill him? Was it perversity, that I longed to talk to him? Was it humility, to feel so honoured?
I felt so honoured.

And yet those voices:
If you were not afraid, you would kill him!

And truly I was afraid, I was most afraid, But even so, honoured still more
That he should seek my hospitality
From out the dark door of the secret earth.

He drank enough
And lifted his head, dreamily, as one who has drunken,
And flickered his tongue like a forked night on the air, so black,
Seeming to lick his lips,
And looked around like a god, unseeing, into the air,
And slowly turned his head,
And slowly, very slowly, as if thrice adream,
Proceeded to draw his slow length curving round
And climb again the broken bank of my wall-face.

And as he put his head into that dreadful hole,
And as he slowly drew up, snake-easing his shoulders, and entered farther,
A sort of horror, a sort of protest against his withdrawing into that horrid black hole,
Deliberately going into the blackness, and slowly drawing himself after,
Overcame me now his back was turned.

I looked round, I put down my pitcher,
I picked up a clumsy log
And threw it at the water-trough with a clatter.

I think it did not hit him,
But suddenly that part of him that was left behind convulsed in undignified haste.
Writhed like lightning, and was gone
Into the black hole, the earth-lipped fissure in the wall-front,
At which, in the intense still noon, I stared with fascination.

And immediately I regretted it.
I thought how paltry, how vulgar, what a mean act!
I despised myself and the voices of my accursed human education.

And I thought of the albatross
And I wished he would come back, my snake.

For he seemed to me again like a king,
Like a king in exile, uncrowned in the underworld,
Now due to be crowned again.

And so, I missed my chance with one of the lords
Of life.
And I have something to expiate:
A pettiness.

Taormina, 1923
Je me vermine - je me métaphysique - je me termite - je m'albumine - je me métamorphose - je me métempsychose - me dilapide - je n'en aurai jamais fini - je me reprends - je me cloaque et m'analyse - je m'altruise - je vais crever madame la marquise!
Avatar de l’utilisateur
Dr. Strangelove
Réalisateur
Réalisateur
 
Messages: 5557
Inscrit le: 20/05/06, 12h22
Localisation: Belgique

Re: A serious Man, Joel & Ethan Coen

Messagepar Dr. Strangelove » 7/03/10, 20h43

Analyse de la scène d'ouverture et du poème demain, mais ceux qui ont vu le film peuvent déjà s'amuser:

Someone was before me at my water-trough,
And I, like a second comer, waiting.


The voice of my education said to me
He must be killed,
For in Sicily the black, black snakes are innocent, the gold are venomous.

And voices in me said, If you were a man
You would take a stick and break him now, and finish him off.


Was it cowardice, that I dared not kill him? Was it perversity, that I longed to talk to him? Was it humility, to feel so honoured?
I felt so honoured.


(...)honoured still more
That he should seek my hospitality


For he seemed to me again like a king,
Like a king in exile, uncrowned in the underworld,
Now due to be crowned again.

And so, I missed my chance with one of the lords
Of life.
And I have something to expiate:
A pettiness.



Toute la morale, en tout cas une certaine morale juive, une certaine (et très grande) idée de l'accueil, de l'autre, donc de l'hospitalité, se trouve dans ce poème, et est mis en scène dans les toutes premières images du film.
Je me vermine - je me métaphysique - je me termite - je m'albumine - je me métamorphose - je me métempsychose - me dilapide - je n'en aurai jamais fini - je me reprends - je me cloaque et m'analyse - je m'altruise - je vais crever madame la marquise!
Avatar de l’utilisateur
Dr. Strangelove
Réalisateur
Réalisateur
 
Messages: 5557
Inscrit le: 20/05/06, 12h22
Localisation: Belgique

A serious Man, Joel & Ethan Coen

Messagepar Dr. Strangelove » 18/03/10, 10h56

Tête de gomme:
Pour ce qui est de la tornade et du drapeau dans A serious man, je voudrais pas tomber dans une analyse (le mot est grand) poncive et flemmarde mais bon je crois que c'est peut etre tout simplement une sorte de châtiment, comme pour le cancer du père (quel effort d'analyse, hein ?...)


Oui, mais pourquoi toute l'Amérique, pour un film qui simplement contient "a man" dans son titre?
(et de même, châtiment de quoi, par quoi? de l'homme par dieu?)



Je sais pas pourquoi, j'ai le pressentiment que l'horizon du film est tenu dans la scène d'ouverture. Faudrait revenir sur Le Serpent (la Bible inversée)
Je me vermine - je me métaphysique - je me termite - je m'albumine - je me métamorphose - je me métempsychose - me dilapide - je n'en aurai jamais fini - je me reprends - je me cloaque et m'analyse - je m'altruise - je vais crever madame la marquise!
Avatar de l’utilisateur
Dr. Strangelove
Réalisateur
Réalisateur
 
Messages: 5557
Inscrit le: 20/05/06, 12h22
Localisation: Belgique

Re: A serious Man, Joel & Ethan Coen

Messagepar Tête de gomme » 18/03/10, 23h13

Mais c'est tout de meme un homme assez commun (sa maison, ses problèmes de télé, ceux avec sa femme, etc) et succombant aux mêmes vices que tout le monde (adultère, cupidité). Le coup de téléphone qui lui annonce son cancer survient tout de suite après qu'il ait modifié la note de son élève. Un châtiment divin donc surtout que le film tourne pas mal autour de la religion, c'est meme peut etre son principal sujet.

Moi c'est la première scène que je vois pas du tout comment la mettre en relation avec le film...
Avatar de l’utilisateur
Tête de gomme
Chef op'
Chef op'
 
Messages: 304
Inscrit le: 11/07/07, 18h17

A serious Man, Joel & Ethan Coen

Messagepar Dr. Strangelove » 19/03/10, 18h16

Je vois pas trop non plus, c'est pour ça qu'il faut essayer.

(une fois de plus, la tentatrice c'est la femme, celle qui chasse le dybbuk de la maison)

On reviendra sur l'aspect très "existence américaine modèle" du film, le petit train de vie à la fois terrifiant et tranquille (tout se joue là dedans, dans cette révélation "religieuse" ou mystique à même l'ennui quotidien, dans des séquences totalement banales, que tu as déjà révélé: la télé, l'adultère, la corruption, la dénégation, blablabla)


(tu penses vraiment que le mec a un cancer? je crois qu'il quand-même un peu hypocondriaque)
Je me vermine - je me métaphysique - je me termite - je m'albumine - je me métamorphose - je me métempsychose - me dilapide - je n'en aurai jamais fini - je me reprends - je me cloaque et m'analyse - je m'altruise - je vais crever madame la marquise!
Avatar de l’utilisateur
Dr. Strangelove
Réalisateur
Réalisateur
 
Messages: 5557
Inscrit le: 20/05/06, 12h22
Localisation: Belgique

Re: A serious Man, Joel & Ethan Coen

Messagepar Tête de gomme » 19/03/10, 22h05

Si c'est pas dis dans le film je l'ai peut etre lu quelque part ou bien inventé :)
Avatar de l’utilisateur
Tête de gomme
Chef op'
Chef op'
 
Messages: 304
Inscrit le: 11/07/07, 18h17

A serious Man, Joel & Ethan Coen

Messagepar Dr. Strangelove » 22/03/10, 21h27

(le médecin l'appelle à la fin, mais il n'annonce rien, pas au téléphone; il lui donne un rendez-vous d'urgence. après on peut seulement supposer)


Bon, soyons des hommes sérieux.

La scène d'ouverture donc, dont j'ai prémédié de vous parler, sans la rapprocher de rien de précis, bien que, comme vous allez le voir, elle concerne tout ce que le film va s'efforcer d'approcher directement ou indirectement. Elle est là, mise en exergue, presqu'à l'écart; avant le générique, avant l'espace et avant le temps du film proprement dit. C'est justement cette séparation ou cet écart qui semble faire de ce préambule une sorte de programme, d'annonce de ce qui va venir à l'écran, et comme en déterminer le sens ou la signification.

Cette scène, je vous l'ai dit, pose deux questions fondamentales intimement liées: la figure de l'Autre (ce dybbuk, le fantôme qui débarque pour boire un bol de soupe, accueilli par une femme qui n'en veut pas, qui le prend pour l'incarnation du mal; alors que l'homme hésite, ne veut pas le chasser), et la figure de l'hospitalité ou de l'accueil (laisser entrer ou laisser dehors? chasser, pourchasser, traquer, ou bien à l'inverse accueillir, prendre soin, se faire du souci à propos de lui?). Que le venant soit un revenant ou un simple vivant, peu nous importe, ce qui compte c'est la venue, cette relation subitement créée (la femme n'attendait personne, je pense qu'elle n'attendait même pas son mari) entre l'hôte et son invité.

Le dybbukl vient et prend place sur une chaise, il a froid et demande une soupe chaude.

La femme tue et chasse, et la scène se termine à la porte, sur un porche ou un seuil, dans un état d'indétermination.


On a déjà signalé à quel point ce film avait la religion comme grand problème (problème au sens de ce qui le fait travailler ou penser), et si je prends ces deux thèmes -l'accueil et l'Autre- ce n'est pas un hasard, puisque ce sont des champs de réflection (ça s'écrit avec "ct" ou "x" ce truc là? je sais plus merde) absolument centraux pour le judaïsme, et toutes les penseurs de près ou de loin juifs (on pense, ne serait-ce que pour le XXème siècle à Lévinas, à Derrida; cherchez sur le net si vous en avez envie, ou faites moi confiance sur parole (ce qui est dangereux, je déconseille))
Je me vermine - je me métaphysique - je me termite - je m'albumine - je me métamorphose - je me métempsychose - me dilapide - je n'en aurai jamais fini - je me reprends - je me cloaque et m'analyse - je m'altruise - je vais crever madame la marquise!
Avatar de l’utilisateur
Dr. Strangelove
Réalisateur
Réalisateur
 
Messages: 5557
Inscrit le: 20/05/06, 12h22
Localisation: Belgique

A serious Man, Joel & Ethan Coen

Messagepar Dr. Strangelove » 22/03/10, 21h47

Le poème de Lawrence (Snake) pose cette même question, tout aussi terrible que celle du dybbuk, puisqu'il s'agit de savoir si le serpent est un invité, a un visage humain, et si les préceptes de la Bible tels que le 6ème commandement (mais le premier pour Lévinas), à savoir "Tu ne tueras point", valent aussi bien pour un homme que pour le serpent, ou le dybbuk, ou quelle-sais-je monstruosité encore.

(je sais pas vous, mais j'ai toujours eu une affreuse aversion de serpents; aucun problème avec des araignées. la psychanalyse a une idée sur ce qui se tapit là dessous, mais bon, passons)


Le texte de Lawrence est superbe, effrayant de grandeur. Il parle du serpent en utilisant le pronom "he" (il): for here he was. C'est déjà un pronom de personne (en anglais les animaux c'est tantôt it, tantôt he, tantôt she; le chat, c'est she): for here he was at the trough before me.

L'animal, le dybbuk, l'Autre: qui ou quoi? That's the question. Le serpent, ici, c'est quelqu'un, someone. Someone, ça ne se dit pas d'une pierre, donc c'est pas un mot choisi n'importe comment (aucun poète ne prend ses mots n'importe comment)

Someone was before me at my water-trough,
And I, like a second comer, waiting.


Donc il attend que le premier passe. Il lui dit... et ça c'est aussi un truc constant chez Lévinas -à savoir que la morale, l'éthique, c'est toujours un "après vous"- il lui dit donc: "après vous". Le premier signe du respect de l'autre, c'est toujours un "après vous". Pas seulement au sens de laisser la petite vieille s'asseoir dans un bus ou un truc du genre "passez devant moi" devant la porte d'ascenseur; ça veut dire "je viens après vous" et je ne viens à moi même, à la résponsabilité de mon propre ego en quelque sorte, que depuis l'autre. L'autre est là avant moi et je reçois l'ordre de l'autre qui me précède.

Donc, nous sommes tous des "second comer". Il y a le premier venu (dans le poème: le serpend, dans le film: le spectre); et on dirait naturellement que la morale, l'éthique, le rapport à l'autre, ce n'est pas seulement de venir après l'autre, de se servir après l'autre, c'est après l'autre QUEL QU'IL SOIT, avant même de savoir qui il est (serpent vénimeux ou pas? fantôme ou un vieil ami perdu de vue?), quels sont sa dignité, son prix, son statut social; autrement dit: le premier venu dans toute sa radicalité.



Je dois respecter le premier venu, n'importe qui.
Je me vermine - je me métaphysique - je me termite - je m'albumine - je me métamorphose - je me métempsychose - me dilapide - je n'en aurai jamais fini - je me reprends - je me cloaque et m'analyse - je m'altruise - je vais crever madame la marquise!
Avatar de l’utilisateur
Dr. Strangelove
Réalisateur
Réalisateur
 
Messages: 5557
Inscrit le: 20/05/06, 12h22
Localisation: Belgique

A serious Man, Joel & Ethan Coen

Messagepar Dr. Strangelove » 22/03/10, 22h11

The voice of my education said to me
He must be killed,
For in Sicily the black, black snakes are innocent, the gold are venomous.


C'est donc un serpent doré, pas un serpent noir. Il a affaire à un serpent vénimeux. Mais qui vient avant lui.


Question morale: est-ce que je dois respecter et laisser faire le premier venu, même si je vois qu'il est dangereux? Hospitalité.


Quelqu'un arrive, il est là devant moi, il demande... Est-ce que je dois l'accueillir, le laisser, ne pas le tuer, même si je peux pressentir, ou prévoir ou craindre qu'il ne me tue moi même?


Le texte de Lawrence est ici à son apogée, un véritable duel de mort: la voix de mon éducation me dit / il doit être tué.

And voices in me said, If you were a man
You would take a stick and break him now, and finish him off.

Voilà, l'éducation parle et commande, elle dit que "si on est un homme" ("si", au sens de bravoure, de la virilité; l'homme vrai doit, dans un duel, anéantir sa victime. Si t'es un homme, un homme, un mec, n'est-ce pas, ça n'a pas peur, tu le tuerais.
Et pourtant, et voilà pourquoi je vous cause des codes de l'hospitalité comme matrice de ce poème et du film des Coen, il était là avant moi. Il est le premier venu, et qu'il risque ou qu'il veuille me tuer ou non, je lui dois, je dois ne pas le tuer, je dois le respect.

Was it cowardice, that I dared not kill him? Was it perversity, that I longed to talk to him? Was it humility, to feel so honoured?
I felt so honoured.

Ici, l'hôte (host) se sent honoré par l'invité (guest), malgré et en opposition aux voix de l'éducation. Il se sent honoré devant celui qui vient, c'est le premier affect, la première expérience. Il est là, il est là avant moi, devant moi, et je lui en suis reconnaissant.

C'est donc un hôte: scène classique, biblique et moyen-orientale, européenne. Ca se passe presque systématiquement près d'un point d'eau, dans une oasis ou à côté d'un puits. Et le dybbuk aussi voudrait un bol de soupe.

(chez moi, à la russe, à mes invités et mes "premiers venus", je propose toujours un shot de vodka pour se mettre dans l'ambiance; vodka en russe, c'est "petite eau" ou un truc du genre, si on veut absolument traduire)

He drank enough
And lifted his head, dreamily, as one who has drunken,
And flickered his tongue like a forked night on the air, so black,
Seeming to lick his lips,
And looked around like a god, unseeing, into the air


Voilà que la bête se met à ressembler à un dieu.

Pourtant, le narrateur fait un geste, en accord avec les voix qui lui commandent sa propre humanité ("Tue-le") il jette un truc à ce serpent, qui tout d'un coup se retire, replonge dans la nuit. Le poème se termine sur une porte ou sur un seuil, dans une indétermination: devant ce trou qui mène aux profondeurs de la terre où s'est retiré le serpent.

Mais après avoir fait le geste, il est aussitôt subjugé par la honte et l'horreur.

And immediately I regretted it.
I thought how paltry, how vulgar, what a mean act!
I despised myself and the voices of my accursed human education.
Je me vermine - je me métaphysique - je me termite - je m'albumine - je me métamorphose - je me métempsychose - me dilapide - je n'en aurai jamais fini - je me reprends - je me cloaque et m'analyse - je m'altruise - je vais crever madame la marquise!
Avatar de l’utilisateur
Dr. Strangelove
Réalisateur
Réalisateur
 
Messages: 5557
Inscrit le: 20/05/06, 12h22
Localisation: Belgique


Retour vers Nouveaux horizons

Qui est en ligne ?

Utilisateur(s) parcourant actuellement ce forum : Aucun utilisateur inscrit et 0 invité(s)