Aguirre, la colère de Dieu, de Werner Herzog

Tout le cinéma des années 50 au début des années 90.

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Aguirre, la colère de Dieu, de Werner Herzog

Messagepar Dr. Strangelove » 9/08/08, 10h28

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L'œuvre de Herzog se distribue après un certain nombre de thèmes obsédants, qui sont des motifs visuels et musicaux. Dans l'un de ces thèmes de prédilection, un homme de démesure hante un milieu lui-même démesuré, et conçoit une action aussi grande que le milieu. C'est une forme de cinéma d'action, mais une forme très particulière: en effet l'action n'est pas requise par la situation, c'est une folle entreprise, née dans la tête d'un illuminé, et qui paraît être la seule à  pouvoir égaler le milieu tout entier.

Ou plutôt: l'action se dédouble: il y a action sublime, toujours au delà , mais elle engendre elle-même une autre action, une action héroïque, qui se confronte pour son compte avec le milieu, pénétrant l'impénétrable, franchissant l'infranchissable. Il y a donc une dimension hallucinatoire où l'esprit agissant s'élève jusqu'à  l'illimité dans la Nature, et une dimension hypnotique où l'esprit affronte les limites que la Nature lui oppose. Et les deux sont différentes, elles ont un rapport figural.

Dans Aguirre, donc, l'action héroïque, la descente des rapides, est subordonnée à  l'action sublime, seule adéquate à  l'immense forêt vierge: le projet d'Aguirre d'être le seul Traître, et de tout trahir à  la fois, Dieu, le roi, les hommes, pour fonder une race pure dans une union incestueuse avec sa fille, où l'Histoire deviendra l' "opéra" de la Nature.
Je me vermine - je me métaphysique - je me termite - je m'albumine - je me métamorphose - je me métempsychose - me dilapide - je n'en aurai jamais fini - je me reprends - je me cloaque et m'analyse - je m'altruise - je vais crever madame la marquise!
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Re: Aguirre, la colère de Dieu, de Werner Herzog

Messagepar angel » 9/08/08, 21h27

Un truc que j'ai écrit la dernière fois que j'ai vu Aguirre, c'est à  dire il y a 1 an et demi. ça fait référence à  des détails dont je ne me souvenais même plus. C'est affreux la mémoire, pourquoi tout s'efface t'il comme ça sauf certains détails qui continuent à  nous hanter inexplicablement?

C'est vraiment difficile de parler d'un film aussi déroutant. Ces grands conquérants, que veulent t'ils ?
Le film fourmille de détails parfaitement incongrus, comme la présence des animaux par exemple, le bébé paresseux que Aguirre tient dans sa main, la maman souris qui cache ses petits, le cheval et les singes à  la fin.
Les femmes sont richement vêtues, impeccables après avoir crapahuté des semaines en forêt, col en dentelles blanches et amidonnées, robes de velours. Dona Ines s'enfonce dans la jungle dans une robe blanche qu'on lui voit pour la première fois et qu'elle sort d'on ne sait où. Tous ces détails créent une impression d'étrangeté.
Les personnages sont remarquablement impassibles quelles que soient les circonstances, leurs visages souvent filmés en gros plan, ne révèlent ni la peur, ni la colère. Beaucoup plus allemands qu'espagnols évidemment. Ils sont intéressants, le prince indien en esclavage, le noir, le prêtre assez sinistre dont la présence à  bord est évidemment significative, le membre décadent de la famille royale, le chef militaire irréprochable, et sa fiancée, archétype de la femme allemande aimante et courageuse.
Sans oublier Aguirre avec la gueule extraordinaire de klaus kinski.
Aguirre prend le pouvoir. Il communique avec les hommes par de simples regards et des ordres brefs. Il ne s'embarrasse jamais de complications inutiles. Dès le départ, il apparaît comme complètement fou, mais les hommes vont le choisir, inexplicablement. Il ne s'intéresse pas à  l'or, il n'est pas religieux, son attachement à  sa fille semble son seul point d'ancrage, ses motivations sont extrêmement floues, ses déclarations incompréhensibles. « La colère de dieu », par exemple, en quoi est t'il la colère de dieu ? qu'est-ce que ça veut dire ?


il est possible que conrad ait pensé à  aguirre quand il a écrit "heart of darkness". il est possible que werner herzog ait pensé à  heart of darkness lui aussi, c'est même très possible, heart of darness est un grand livre. coppola se réclame ouvertement de heart of darkness. de toutes façons, c'est la même histoire: le viol de mondes inexplorés par l'homme occidental et par ricochet, la chute de l'homme occidental dans la sauvagerie.


Aguirre est inspiré de "heart of darkness", tout comme apocalypse now et mosquito's coast.
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Messagepar Dr. Strangelove » 9/08/08, 21h35

Le film fourmille de détails parfaitement incongrus, comme la présence des animaux par exemple, le bébé paresseux que Aguirre tient dans sa main, la maman souris qui cache ses petits, le cheval et les singes à  la fin.


Pour Herzog c'est tout juste "étrange", même avec "Dieu" dans le titre ... chez Malick ça devient "mystique".
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Re: Aguirre, la colère de Dieu, de Werner Herzog

Messagepar angel » 9/08/08, 21h40

Mystique: c'est quelque chose que je ne peux pas comprendre (je l'ai déjà  dit).
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Re: Aguirre, la colère de Dieu, de Werner Herzog

Messagepar angel » 9/08/08, 22h00

Francis Ford Coppola's 1979 film Apocalypse Now, a movie based on Joseph Conrad's 1902 novella Heart of Darkness, was influenced also by Aguirre, as it contains seemingly deliberate visual "quotations" of Herzog's film.[36][37][38] Coppola himself has noted, "Aguirre, with its incredible imagery, was a very strong influence. I'd be remiss if I didn't mention it."[39]

Several critics have noted that Aguirre has appeared to have had a direct influence on several other films. Martin Rubin has written that “[a]mong the films strongly influenced by Aguirre are Coppola's Apocalypse Now and Terrence Malick's The New World (2005).”[40] J. Hoberman agreed, noting that Herzog's “sui generis Amazon fever dream” was “the influence Malick's over-inflated New World can't shake.”[41] Channel 4 opined “This is an astonishing, deceptively simple, pocket-sized epic whose influence, in terms of both style and narrative, is seen in films as diverse as Apocalypse Now, The Mission, Predator, and The Blair Witch Project (1999)."[42]

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Messagepar Dr. Strangelove » 9/08/08, 22h17

Ce qui peut être pensé, ton article me devance, c'est un certain regard non-anthropologique qui rapproche Herzog de Malick (au-délà  des inspirations historiques et coloniales de leurs films).

Ils ont, tous deux, un sens du mouvement du montage qui est peut-être analogue. On peut reconnaître chez eux une certaine idée qui se dessine en filigrane entre les plans, d'un plan à  l'autre, et qui permet complètement au film - par le gros plan, par les variations brutales d'échelle des plans, par le ralenti, par la multiplicité des points de vue, etc. - de s'extraire de toute expérience anthropomorphique de la perception, en ajoutant à  l'automatisme de la prise de vue un mouvement « plus qu'humain » (de l'immense forêt vierge, de la nature tout entière) ne reproduisant aucun mouvement humain antérieur.

C'est ce qui fait sans doute qu'ils s'attachent, au milieu d'un film qui demeure lui-même narratif, à  ces menus éléments sans véritable importance. Les filmer, c'est accepter de produire des images à  la limite de toute image possible, c'est mettre l'accent sur le caractère d'avènement de l'image (le visuel) plus que sur sa valeur imitative et narrative (le visible).

Et disons que dans un tel contexte, l'Histoire forcément importe peu: en voyant le film, tout comme les personnages, nous sommes plongés dans le présent, nous ne savons pas en avance ce qui est important et ce qui ne l'est pas.


Bizarrement, je n'adore pas le film de Herzog. J'y reviendrai.
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Re: Aguirre, la colère de Dieu, de Werner Herzog

Messagepar angel » 9/08/08, 22h38

Je n'ai pas vu le film de Malick et le film de Herzog, je l'aime beaucoup. C'est un film emblématique de la civilisation occidentale.
Bon, je vais délirer un peu.
Maintenant que nous sommes arrivé au bout de l'histoire et que les gogos attendent les médailles alors que les nuages s'amoncellent à  l'horizon annonciateurs d'un rude hiver, nous pouvons réfléchir à  ce qu'a été la civilisation occidentale.
Il se trouve que depuis Ulysse, les occidentaux ont pris l'habitude de voyager, de se confronter à  des peuples étrangers, de les envahir et les soumettre et d'abuser de la situation, ce qu'illustrent les differents films et livre sus-cités.
L'homme occidental a toujours eu soif de quelque chose qui n'est pas Dieu, encore que Dieu ait bien souvent servi d'auxillaire utile et de caution morale.
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Messagepar Dr. Strangelove » 9/08/08, 23h43

Délirons, délirons.

Maintenant que nous sommes arrivés au bout de l'histoire

Je prends note. Il y a un copyright?

toujours eu soif de quelque chose qui n'est pas Dieu

Là  pour le coup t'es très mystique.

Je crois que l'analyse que je pique à  Deleuze dans le premier post répond en partie quant à  l'interrogation concernant les problématiques de Herzog.

il y a action sublime, toujours au delà , mais elle engendre elle-même une autre action, une action héroïque, qui se confronte pour son compte avec le milieu, pénétrant l'impénétrable, franchissant l'infranchissable. Il y a donc une dimension hallucinatoire où l'esprit agissant s'élève jusqu'à  l'illimité dans la Nature, et une dimension hypnotique où l'esprit affronte les limites que la Nature lui oppose.

L'un des films les plus récents de Herzog reprend en les conjuguant les mêmes éléments. Grizzly Man, une sorte de Into the wild sauvage et extrême, où l'environnement dépasse toutes les capacités de l'homme, qui tente de le suivre.

Si désir d'éternité il y a, c'est désir non pas de dépasser Dieu mais d'être Dieu, l'infini, l'absolu. Pour Spinoza, vivre consisterait à  expérimenter que nous sommes éternels, que l'essence de notre corps et celle de notre « esprit », c'est à  dire notre puissance à  exister, n'est pas réductible à  notre existence c'est-à -dire à  la disparition de notre corps.

P.S.: Il faudrait, impérativement, parler de colonisation. Le film de Herzog se passe en 1560, celui de Malick de 1606 à  1616. Le premier est peut-être intéressant, politiquement. Le second en dit l'essentiel.



Tout ça est décidément trop sérieux. Je voudrais réussir à  faire une bonne une blague, une fois.
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Messagepar Dr. Strangelove » 10/08/08, 19h49

Deux ou trois conneries mises à  part, l' article Wikipedia consacré à  Aguirre présente une bonne idée de commentaire du film basée sur le temps. A creuser.
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Re: Aguirre, la colère de Dieu, de Werner Herzog

Messagepar eLeN » 11/08/08, 07h55

Je n'attendais pas tant!!! :)
Je vous lis attentivement. Mon souvenir d'Aguirre est très imprécis.
Je connaissais d'ailleurs bien l'histoire, le film mis à  part. J'avais vu aussi des pièces de théàtre à  Buenos Aires se référant à  la même, sans l'optique d'Herzog, mais juste basées sur la légende du conquistador (forcément le sujet me touche au delà ) Mais il se trouve que j'aime le cinéma d'Herzog.
Et pour moi ce film c'est du pur Herzog. D'ailleurs, le premier post du Docteur sur le topic pourrait très bien se transposer à  Fitzcarraldo...Les différence entre l'un et l'autre et donc les spécificités d'Aguirre apparaissent dans votre discussion par la suite.
La comparaison avec Coppola me gêne un peu. Pour moi, c'est tout autre chose.
Je trouve que Herzog rentre très bien dans une ambiance de réalisme fantastique propre à  la littérature sudaméricaine. Il y a du Garcia Marquez dans ce film. Cette longueur interminable me fait davantage penser à  la quête de venir à  bout des longues journées de certains personnages de Cent ans de solitude. Faire des choses pour les recommencer, comme fabriquer des poissons d'or. Ou bien se demander chaque matin pourquoi le jour d'aujourd'hui porte un nom différent alors qu'il est pareil que celui d'hier. Et la violence qui persiste dans toute cette lenteur chaude et se manifeste, crue, par moments pour reprendre le cours des choses après.
Malgré un certain minimalisme propre au développement de l'histoire, au temps qui passe, le barroque très sudaméricain s'impose à  mon avis sur tout le reste.

J'ajoute que le sublime me semble, en effet, au coeur même de la chose.
On est vraiment dans l'idée du sublime, cela dit, je ne sais pas si elle engendre une autre action. Je continue de réfléchir.
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Re: Aguirre, la colère de Dieu, de Werner Herzog

Messagepar angel » 11/08/08, 21h49

eLeN a écrit:La comparaison avec Coppola me gêne un peu. Pour moi, c'est tout autre chose.


Conrad, Coppola, Herzog: trois façons de raconter la même histoire.

Strangelove, Angel, Elen: trois façons de voir le même film.
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Re: Aguirre, la colère de Dieu, de Werner Herzog

Messagepar eLeN » 11/08/08, 22h17

Pas mal. :D
C'est plutôt une bonne chose, non?
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Aguirre, la colère de Dieu, de Werner Herzog

Messagepar Dr. Strangelove » 12/08/08, 01h36

D'ailleurs, le premier post du Docteur sur le topic pourrait très bien se transposer à  Fitzcarraldo


Fitzcarraldo: le héroïque (le franchissement de la montagne par le lourd bàteau) est encore plus directement le moyen du sublime: que la forêt vierge entière devienne le temple de l'Opéra de Verdi et de la voix de Caruso.
Deleuze cite également Coeur de verre: le paysage de Bavière abrite l'œuvre hypnotique du verre-rubis, mais se dépasse encore dans les paysages hallucinatoires qui appellent à  la recherche du grand gouffre de l'Univers.


Notons, enfin, que le second thème cher à  Herzog consiste, au contraire, à  filmer non plus les "conquérants de l'inutile" mais des êtres inutilisables. Ce ne sont plus des illuminés, mais des débiles, des vampires, des idiots. Les paysages s'amenuisent, ou s'aplatissent, deviennent tristes et mornes, tendent même à  disparaître. Les êtres qui les hantent ne disposent plus de Visions, mais semblent réduits à  un tact élémentaire, comme les sourd-muets de Pays du silence et des ténèbres, et marchent à  ras de terre, suivant une ligne incertaine. C'est la démarche de Kaspar Hauser dans le jardin du professeur. C'est Nosferatu, naturellement, traité à  l'envers de Murnau, pris dans une régression utérine, fœtus réduit à  son corps débile et à  ce qu'il touche et suce, et qui ne se propagera dans l'univers que sous la forme de son successeur, petit point fuyant à  l'horizon d'une terre plate.


Quelques propositions que je soumets à  votre libre appréciation:


(on va se la jouer Spinoza)


DEFINITIONS
I. Par tactile j'entends, que tous les effets optiques sont d'une certaine manière subordonnés à  l'intégrité de la forme, et que l'intégrité de la forme est tactile sous la forme du contour organique.
II. Tout dépend de la valeur et du sens de ce que nous pensons. Les vérités, nous avons toujours celles que nous méritons en fonction du sens de ce que nous concevons, de la valeur de ce que nous croyons.

AXIOMES

Proposition 1:
Le cinéma de Werner Herzog est celui des valeurs tactiles

Démonstration:
celà  est évident à  partir de la définition 1: Aguirre finissait solitaire sur son radeau englué avec pour seule race une portée de singes, Fitzcarraldo se donnait pour dernier spectacle une troupe médiocre chantant devant un rare public et un petit cochon noir, et l'incendie de la verrerie n'avait d'autre issue que les ouvriers ramassant les morceaux. Mais, inversement, en suivant la définition 2, les infirmes de Herzog ont un tel rapport de tact avec le monde qu'ils gonflent et inspirent l'image elle-même : un enfant sourd-muet touche un arbre, un cactus; Woyzeck, au contact du bois qu'il coupe, sent monter les puissances de la Terre. Et cette libération de valeurs tactiles ne se contente pas d'inspirer l'image: elle l'entrouvre, y réintroduit de vastes visions hallucinatoires, d'envol, de montée ou de traversée.

CQFD (ou pas?)
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Messagepar Dr. Strangelove » 27/08/08, 23h44

Comme dit plus haut, le projet d'Aguirre d'être le seul Traître, et de tout trahir à  la fois, Dieu, le roi, les hommes, pour fonder une race pure dans une union incestueuse avec sa fille.

Il y a beaucoup de gens qui rêvent d'être traîtres. Ils y croient. Ils croient y être. Ce ne sont pourtant que de petits tricheurs… Quel tricheur ne s'est dit : Ah enfin, je suis un vrai traître ! Mais quel traître aussi ne se dit le soir : après tout, je n'étais qu'un tricheur.

G. DELEUZE, Dialogues, p. 56.

A méditer. Bonne nuit.
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