
TRAHISON !
Le fan hardcore se plaignait; il pleurait devant une telle débauche de pathos et de banalité, se rappelait les expérimentations artistiques d'un Elephant ou d'un Gerry. Il regrettait, aussi, la fin d'un cinéma qu'il aurait volontiers cru sous le signe de l'auteurisme et de la non-conformisation.
Et puis oui, finalement tout cela est bien vrai. Tellement vrai en fait que le film en devient passionnant, et prouve une nouvelle fois que GVS a toujours eu deux héritages, deux pères: le cinéma expérimental, celui des marginaux et des exclus... mais aussi le cinéma mainstream, la gloire hollywoodienne, le grand public.
Il faut sentir ce qui se joue dans un tel mélange improbable de styles et d'influences, allant de blockbuster à la conceptualisation du geste artistique, du banal biopic au cinéma d'auteur le plus extrême. Sans doute avec De Palma, est-t-il le seul aujourd'hui à savoir faire ça. Indé-tendance.
Prête à tout, Good Will Hunting et quelques autres exploraient déjà cette piste formidable.
L'impureté et la trahison, c'est aussi le sujet du film lui-même, où la politique pour la plus noble des causes se trouve des alliés redoutés, passe des deals secrets, se fourvoie elle-même. Une loi contre le caca des chiens dans la rue pour être subtilement élu. Une alliance secrète avec un conservateur afin d'avoir la majorité. Quelques galas donnés au grand public. Monde de l'image et des slogans. Calmer la foule pour mieux la relever ensuite. Savoir s'entourer.
Milk, un Sean Penn finalement pas si brillant que ça étant donné les formidables rôles secondaires, est notre homme de situation. Pas un héros. Plutôt même un looser qui, du haut de ses quarante ans, bosse dans une agence d'assureurs, puis se trouve un boyfriend qui a son âge divisé par deux et commence à œuvrer peu à peu en politique, pour la défense de toutes les minorités, les affamés, et les exclus. Pathos léger et gloire éphémère.
L'impureté et trahison: le fond engagé, politique, minoritaire, et la forme majoritaire, un schéma d'une logique implacable, avec sa dose d'émotions et d'instants cool. Jamais bourrin cela dit. Subtil, léger, pétillant, comme si tout cela était pour rire. Comme si... On remarque vite, sans y crier gare, comment l'un des plus grands cinéastes en activité réintroduit son talent, de façon plus belle, plus forte encore. Quelques faux raccords jamais anodins, des images qui se superposent à en donner le vertige, quelques films dans le film, à travers des interviews, images, télévisions d'époque. Drôle de kaléidoscope qui réfléchit toute une époque, tout un combat, et les fait parvenir jusqu'à nous. Par moments, My own private Idaho est proche par les explosions de couleurs, écrans qui se démultiplient au gré des coups de fil: étrange polyphonie qui emplit la salle de ses sonneries.
On peut multiplier les qualités, comme cette relation Sean Penn/James Franco d'abord omniprésente, puis qui s'efface peu à peu sans qu'on le voie, jusqu'à la rupture finale, aussi invisible qu'importante. Quelques malentendus dans des discussions politiques, avec la mort à la clé.
MILK est un très grand film.





